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Concert d'ouverture du Festival Agora à l'IRCAM, Paris. L’hommage d’Agora à Luciano Berio

L’inauguration de la 7e édition du festival de l’IRCAM, Agora, a été marquée par un superbe hommage rendu à Luciano Berio. Pierre Boulez et l’Ensemble Court-Circuit ont donné, des cinq pièces jalonnant trente ans du parcours du compositeur italien, une exécution dont le niveau de perfection était à la mesure de la pensée musicale d’un des grands créateurs de notre temps.

Temps fort de la saison musicale de l’IRCAM, le festival Agora entend s’adresser « à tous ceux, curieux d’explorer l’aventure et le risque artistique, en partageant l’expérience toujours renouvelée du sensible musical ». En ce sens, le premier concert est apparu comme une des réponses les plus édifiantes à leur attente. Avoir placé cette 7e édition sous le signe de Luciano Berio était pour Pierre Boulez rendre hommage non seulement à un des plus grands créateurs de notre temps mais à un musicien qui allait participer, à ses côtés, à la grande aventure de l’IRCAM, dans l’élaboration des techniques d’informatique musicale.

Au programme, cinq pièces qui font une part royale aux solistes, et jalonnent trente années du parcours musical de Berio, de 1967 à 1996. Deux d’entre elles, Chemins IV et Chemins VI, extensions des Sequenze respectivement pour hautbois et trompette, illustrent cette volonté, si souvent présente chez le compositeur, de ne pas figer une œuvre, mais de la laisser ouverte en en prolongeant les résonances. Et il s’en explique : « La transcription m’intéresse au moment où elle n’est pas une opération de restauration du passé, mais un ensemble de virtualités. Peut-être est-ce un tribut à l’idée que rien en soi n’est jamais fini. Même l’œuvre achevée est rituel et commentaire de quelque chose qui est venu avant, ou qui viendra après… ».

Et le résultat est souvent stupéfiant, car lorsque Berio donne la parole à un instrument, c’est pour l’obliger à aller au bout de lui-même, jusqu’à l’exacerbation, stimulé par l’ensemble qui l’escorte en ne lui laissant aucun répit, et à offrir à l’écoute une musique d’une formidable générosité. Deux pièces magnifiquement servies par le hautbois de Pilar Fontalba et la trompette de Jean-Jacques Gaudon, comme le sera le concerto de piano, Points of the Curve to find…, dans lequel Jean-Pierre Collot a réussi à traduire le climat aérien et nerveux d’une musique qui ne se pose jamais, où l’orchestre explore la trame presque toujours homophonique du piano pour y ajouter tout un paysage de lignes, de courbes… et de chants d’oiseaux.

Superbe exemple de la vocalité selon Berio, O King, dédié à Martin Luther King, est une œuvre d’une ferveur intense, où les mots n’existent plus, comme absorbés, puis métamorphosés, réduits à l’état d’épure. Parfaite Luisa Castellani, qui ne nous fait pas oublier Cathy Berberian, mais nous y fait fortement penser. En 1967, l’année de O King, Berio écrivait : « J’en suis venu à comprendre à quel point la voix est intimement liée à la totalité de l’expérience humaine. Mon ambition est de libérer la voix de toutes les contraintes que les artistes lui ont imposées. Je veux faire redécouvrir sa force subtile, sa pureté, son infaillibilité ».

Composé vingt ans après, en souvenir de Bruno Maderna, disparu en 1973, Calmo est de cet ordre-là. Berio se saisit de l’univers musical de celui qui fut son ami le plus proche avec la même pénétration qu’il le fait pour Monteverdi, Schubert ou Mahler, dans une reconnaissance de signes dont l’écho perdure en lui : « J’ai pensé lui écrire une lettre affectueuse en lui dédiant une simple cérémonie musicale dans laquelle se trouvent des références privées et quotidiennes, liées à mon expérience humaine et professionnelle avec lui ». A travers des textes extraits d’Homère, de Sanguinetti ou du Cantique des cantiques, c’est la force vitale irrépressible de Maderna, son univers poétique et sa fantaisie, qui s’expriment ici sous le masque du « calme » des apparences. La encore, la présence de Luisa Castellani, chantant, dansant, jouant des bracelets-grelots aux poignets et aux chevilles, fut étonnante de grâce et de sensualité.

Un grand bravo à l’Ensemble Court-Circuit, au meilleur de lui-même, dont l’engagement à tous les pupitres aura répondu aux plus exigeantes sollicitations de Pierre Boulez.

- Françoise Malettra - altamusica.com - 02/06/2004


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