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Vous avez dit Spectral ? [Cergy] - octobre 2010

Dans le cadre des Rencontres Internationales de Composition Musicale qu’accueille chaque année le Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Philippe Hurel et son Ensemble Court-Circuit qu’il porte à bout de bras proposaient un concert d’œuvres de quatre compositeurs réunis autour de l’idée du « spectre », rattachés donc, à des degrés divers, à l’esthétique spectrale : Gérard Grisey bien sûr, qui a initié le mouvement dans les années 70 et Philippe Hurel qui en poursuit plus avant les objectifs, mais aussi Christophe Bertrand et Allain Gaussin, chacun trouvant une voie personnelle mais toujours engagée dans la problématique du devenir du son.

En l’absence de Jean Deroyer, c’est le violoniste de l’Ensemble Nicolas Miribel qui dirigeait Sanh (2006) du regretté Christophe Bertrand. Ce titre court et bien sonnant - qu’il affectionnait - signifie, en chinois, tout à la fois trois (le nombre des protagonistes) et éparpillé (leur situation dans l’espace); le compositeur met alors à l’œuvre son imaginaire sonore servi par une écriture ciselée et exigeante pour créer des lignes de tension et des trajectoires sonores inouïes au sein d’une texture instrumentale en perpétuelle métamorphose.

L’exigence n’est pas moindre chez Philippe Hurel qui convoque dans Interstices un piano solo et trois percussions. Dédiée à Françoise Thinat, l’œuvre a été écrite pour la finale du Concours International de Piano d’Orléans 2010 et redonnée il y a peu, avec un succès retentissant, sur la scène des Bouffes du Nord par le lauréat Yejin Gil et les Percussions de Strasbourg. Pour l’heure, c’est Jean-Marie Cottet et trois élèves de la classe de percussion d’Eve Payeur (aux xylophone, vibraphone et marimba) qui assumaient avec une maîtrise sidérante les circonvolutions virtuoses qui se devaient d’éprouver les capacités des concurrents. Si l’écriture pianistique reste relativement classique, c’est le rapport quasi viscéral au son s’exerçant dans l’hybridation piano/percussion qui fascine chez Hurel comme l’énergie constante qui sous-tend l’écriture et projette les complexes sonores dans l’espace. Au pupitre de chef, Philippe Hurel était l’homme de la situation pour nous communiquer le feu sacré qui l’habite.

Sous sa direction toujours, le voyage dans le temps et l’espace se poursuivait avec L’Harmonie des Sphères (2006) d’Allain Gaussin, une pièce pour six instruments qui en appelle à la cinétique des corps célestes. Par les seuls ressorts d’une écriture risquée autant qu’efficace, Gaussin élabore ses trajectoires dans l’espace maintenant l’audition littéralement suspendue à la destinée de la matière sonore. Le choix du vibraphone « préparé » - magistrale Eve Payeur - dans la dernière partie de l’œuvre témoigne du soin d’orfèvre accordé à la sonorité et à sa qualité résonnante. Réamorçant une dernière fois le processus avec une intensité et une complexité croissantes, les six instruments sous-tendent alors l’énergie jusqu’à l’embrasement final et spectaculaire de l’espace.

Le concert se terminait par Tempus ex Machina pour six percussionnistes de Gérard Grisey, une œuvre de 1979 qu’il reprendra en 1990 dans Le Noir de l’Etoile, envisagée cette fois dans une dimension spatiale et enrichie d’un support électroacoustique. Six étudiants des classes de percussions des CRR de Rueil et Cergy-Pontoise sous la direction d’Eve-Payeur s’attelaient à cette partition pour le moins redoutable, Grisey mettant à l’œuvre une spéculation sur le temps – « véritable machine à dilater le temps », dit-il – que cette jeunesse pleine d’énergie donnait à entendre avec une concentration et un savoir-faire confondants.

ResMusica - Michèle Tosi, mars 2011 (Crédit photographique : Eve Payeur � Studio Eole)


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